Un rare jeton de François-Henri de Harcourt,

Gouverneur de Normandie,

et dernier "seigneur de Lillebonne"

                                       ou                           

Quand l'histoire locale rencontre l'Histoire

La seigneurie de Lillebonne parvint au XIIIème siècle dans la famille des Harcourt après maints allers et retours entre des seigneurs du Royaume de France et d'autres du Royaume d'Angleterre. Le premier des Harcourt, comte de Lillebonne, est Jean II d'Harcourt qui avait épousé, en 1288, Agathe de Dammartin dite de Boulogne ou de Ponthieu et vicomtesse de la cité normande.

Une tradition ancienne fait remonter l'origine de cette famille, très connue, à Bernard le Danois, un parent et compagnon de Rollon et de Guillaume Longue épée. C'est Rollon qui lui aurait donné la terre située près de Brionne, dans l'Eure, sur la rive gauche de la Seine près de l'abbaye du Bec Hellouin. On trouve toujours le village et le château d'Harcourt.

Des membres de cette famille avaient participé à la conquête de l'Angleterre aux côtés de Guillaume le Conquérant: Enguerrand et Robert.  Ainsi on trouva des Harcourt en Angleterre et d'autres en France. 

Philippe de Valois, en 1328 érigea en comté les terres des Harcourt avec également Lillebonne et Elbeuf. Les Harcourt formèrent trois branches: la première, par le mariage, en 1440, de Marie d'Harcourt et d'Antoine de Vaudemont, fit passer les domaines d'Elbeuf dans la maison de Lorraine-Vaudemont; ceux de la deuxième passèrent dans celle de Longueville. La troisième se subdivisa en deux autres rameaux: les Harcourt-Beuvron (en Auge) et les Harcourt d'Olonde.

Jean II était l'un des Beuvron et le jeton présenté est celui de l'un de ses descendants, François-Henri d'Harcourt qui avait la particularité d'être le dernier duc de cette descendance, le dernier gouverneur de Normandie et le dernier seigneur de Lillebonne.

Présentation de ce rare jeton en avril 2003 par le musée de LILLEBONNE dans la vente "Jetons XVIII" du Comptoir Général Financier (CGF).

    

Avers.          Légende latine: « POPULUS QUE RHOTOMAGENSIS» (La Ville et le Peuple de Rouen.) Ecu aux armes de Rouen et cartouche.

 

    

    

Revers.        Légende en français: «FRANÇOIS HENRI DUC DE HARCOURT».

          Ecu aux armes des Harcourt soutenu par deux lions sur une console, le tout posé sur un manteau couronné (couronne ducale). Les armes des Harcourt se composent  de "deux fasces d'or et de gueules" .

« dernier Seigneur de Lillebonne».

     Charles Marc Bost, premier président des «Amis du musée de Lillebonne» et dernier propriétaire du château lillebonnais sur le site de celui d'Harcourt , a écrit un excellent ouvrage sur « Seigneurs de Lillebonne» en 1987. En souvenir de son amitié et de son érudition, je vous fais découvrir ce qu'il nous raconte si bien sur celui qui fut le dernier comte de Lillebonne.

    

François Henri d'Harcourt (1726-1802) qui succéda donc à son père comme comte de Lillebonne, avait été capitaine à seize ans, brigadier à vingt-et-un. Puis il fut Maréchal de camp, gouverneur de la Normandie

(1783). En 1775 il était devenu le cinquième duc d'Harcourt. Sa femme avait été mise en possession (en 1757), à la cour de Louis XV, du «tabouret», c'est-à-dire qu'elle avait le droit de s'asseoir sur un siège pliant pendant le souper du roi et au cercle de la reine ; privilège très rare et très convoité.

Dans ses terres de la Frenaye, près de Lillebonne, il fit planter des milliers d'arbres ; et dans l'enceinte du château de Lillebonne il fit construire une jolie maison ou il résidait quand il se rendait à Sa seigneurie.

Ayant la plume facile, il écrivit quelques pièces de théâtre destinées à être jouées chez lui, des poèmes, un livre sur les jardins... assez pour être élu à l'académie française

Comme gouverneur de Normandie il eut à s'occuper, sous Louis XVI, d'un vaste projet ; la création d'un port fortifié à Cherbourg. Etant du «siècle des lumières», il voulut éclairer Sa lanterne et réunit dans ses salons parisiens divers savants pour discuter de cette entreprise. Elle ne fut

Peu après l'ouverture des Etats Généraux (mai I789), devenus rapidement «Assemblée Nationale Constituante» des émeutiers parisiens s'emparèrent de la Bastille (14 juillet). C'était la Révolution.

Des troubles éclatèrent un peu partout en France. Au Havre, à Caen, à Rouen, il y eut des émeutes.

     François-Henri duc d'Harcourt et comte de Lillebonne était alors gouverneur de la Province de Normandie comme nous l'avons indiqué. Il se crut obligé d'aller à Caen1, siège de son gouvernement, pour mâter la révolte  la forteresse - «vestige du despotisme» à l'instar de la Bastille  avait été attaquée. Il fut témoin d'une émeute au cours de laquelle le comte de Belsunce2, major de Bourbon Infanterie fut assassiné sans que ses soldats réagissent .

     A Rouen, au début d'août, la municipalité l'appela à l'aide, et il fit cesser les troubles en faisant pendre deux des meneurs.

Mais il voyait son impuissance ; il reçut des menaces et rentra à Paris.

Là-dessus, lors de la nuit fameuse du 4 août, les députés de la noblesse à l'Assemblée nationale demandèrent eux--mêmes, dans un moment de folie (ou de sagesse) collective, l'abolition de leurs privilèges. Par un décret du 11 août 1789 l'assemblée «détruisit entièrement le régime féodal». En mars I 790 les droits féodaux furent annulés officielle-ment. En juin 90 tous les titres de noblesse héréditaires ou pas - comte, marquis, baron, etc... toutes les livrées distinctives de chaque «maison» furent supprimés. «La noblesse fut plus courroucée de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait faites depuis le commencement de la Révolution». Le duc d'Harcourt, comte de Lillebonne, décida alors d'émigrer, mais sans le dire. Il obtint le passeport suivant : «De par le Roy à tous nos gouverneurs et lieutenants généraux en nos provinces et armées, gouverneurs particuliers commandants de nos villes et places et troupes, et à tous autres nos officiers justiciers et sujets qu'il appartiendra, salut ; nous voulons et vous mandons très expressément que vous ayez à laisser librement passer le Sr. et Dame Harcourt allant à Aix la Chapelle avec leurs deux petites-filles, un précepteur, une femme de chambre et trois domestiques, Sans leur donner ni souffrir qu'il leur soit donné aucun empêchement. Le présent passeport valable pour un mois seulement, car tel est notre plaisir. Signé Louis, et plus bas : pour le Roy, signé Montmorin. A côté est écrit vu par le comité de police de la ville de Paris le I 3 octobre 1790, signé par - N. Dubois, membre du comité.» Officiellement François-Henri allait à Aix la Chapelle pour se soigner.        

L'Assemblée nationale constituante n'avait frappé les émigrés que d'une triple contribution, mais «l'Assemblée législative» qui lui succéda se montra beaucoup plus inquiète de l'ampleur de l'émigration. En janvier 1792 elle décida la mise sous séquestre des biens des émigrés et la perception de leurs revenus au profit de l'Etat- Sans arriver à définir exactement ce que c'était qu'un émigré, et comment on le distinguait d'un simple voyageur, ou d'un simple curiste.Il devint de plus en plus nécessaire pour le duc d'Harcourt de se faire «porter pâle». Il envoya aux autorités le certificat suivant:

«Je soussigné, (certifie?) que M. le duc de Harcourt est arrivé dans cette ville au mois d'octobre de l'année I 790, laquelle il n'a point quittée de son arrivée jusqu'à ce moment, me consultant sur son état de santé délabrée, le mal consistant principalement dans une très grande délicatesse de poitrine, crachement de sang. Le bas ventre était (...) enflé. Quoiqu'au commencement de l'examiner je ne comtais pas nos eaux minérales tout à fait appropriées, cependant, je trouvais que les souffrances de la poitrine provenaient originairement d'une obstruction dans le foie et autres viscères abdominales, embarras dans la vaine porte et saintômes hémorhoidalles. Pour cette raison je conseillais de commencer à la belle saison l'usage des eaux minérales. Les bains combinés des remèdes internes (...) par la seule continuation opiniâtre pendant toute la saison. Les obstructions se (relachèrent ?). La poitrine n'étant qu'indirectement attaquée se dégageait au mois de novembre passé. Une fièvre tierce survenue, qui a tenu le malade pendant un mis, me donne une preuve... qu'un reste des obstructions existe encorre, qu'il demande encorre pour la saison prochaine l'usage point interrompu des mêmes eaux minérales et que je trouve absolument nécessaire pour pouvoir se flatter d'une (guérison ?) surre et radicale. Donné à Aix le 4 février I 792. Signé J,B. Keuhier docteur en médecine fisicien de l'hôpital.» Le bourgmestre de la ville certifia que Keuhier avait bien signé.

    

Le 15 avril suivant, le duc d'Harcourt rencontra à Bruxelles huit autres Pairs de France (parmi lesquels le duc de Mortemart, père de son gendre). Ils émirent le vœu  de voir bientôt «le roi se vêtir de toute sa puissance, les magistrats remonter sur leurs sièges, les évêques dans leur chaire, la noblesse rentrer dans ses prérogatives et le clergé dans ses biens.» - Mais ils se berçaient d'illusions - Le mois de septembre qui suivit marqua l'un des temps forts de la Révolution avec le massacre systématique des suspects entassés dans les prisons, la victoire de Valmy («dont le canon tonnera éternellement» - Péguy), la première séance de la Convention, la chute de la royauté et la proclamation de la République. En décembre de la même année, les armées françaises entrèrent à Aix la Chapelle. François-Henri se réfugia alors en Angleterre, où quelques membres de son antique famille, qui mettaient beaucoup de prix à leur origine normande lui adoucirent les malheurs de l'exil3. Ils firent pour lui l'acquisition d'une maison de campagne à Staines, près de Windsor, où le roi et la reine d'Angleterre vinrent le visiter.

     Peu après l'arrivée de François-Henri en Angleterre, le roi de France Louis XVI fut guillotiné (2 1janvier 1793). Les royalistes et les puissances étrangères reconnurent aussitôt son fils comme roi de France, sous le nom de Louis XVII. Mais lorsque la mort de ce jeune roi emprisonné fut à son tour connue (été 1795) le duc d'Harcourt tenta en vain d'obtenir des Anglais la reconnaissance du comte de Provence, frère de Louis XVI, sous le titre de Louis XVIII.

Au même moment les Anglais débarquaient dans la partie de l'île de Saint-Domingue qui appartenait à la France, et où les Noirs, commandés par Toussaint-Louverture venaient de se révolter. François-Henri écrivit alors au comte de Provence pour demander que l'Espagne (qui possédait l'autre moitié de l'île) prit les devants sur l'Angleterre «par le motif qu'elle avait pour chef un Bourbon et que les liens de parenté laisseraient plus de chances à la France de recouvrer un jour cette colonie». Sa lettre ayant été interceptée par le cabinet de Saint-James, il devint suspect aux autorités britanniques et dut se retirer à Staines, où il continua à recevoir d'autres émigrés fidèles. C'est là qu'il mourut, le 22 juillet 1802, et qu'il fut enterré. Il avait été le dernier seigneur de Lillebonne."

 

1 En fait c'était son frère Anne-François, duc de Beuvron qui faisait fonction de commandant en chef et en portait le titre.

 

2 M. de Belsunce était fiancé à Charlotte Corday. Son corps fut dépecé par la foule. une femme en dévora le coeur.

 

3 Michaud. Biographie universelle, 1839. les Harcourt anglais, descendaient de Robert, qui accompagna Gullaurne à la conquête de l'Angleterre

 

 

Que devinrent le comté et le château après la Révolution ?

 

En mai 1792 les autorités centrales, ne croyant pas un mot du certificat médical qu'elles avaient reçu d'Aix la Chapelle, considérèrent François-Henri d'Harcourt comme émigré, et ordonnèrent que soit fait l'inventaire du mobilier de son château. Six mois plus tard elles décidèrent la confiscation et la vente de tous ses biens.

 

C'était un nommé Nicolas Niorel qui était alors gérant du comté de Lillebonne. Il écrivit au district de Caudebec que «la terre de Harcourt ne pouvait être administrée que par un régisseur secrétaire, qu'elle était dispersée sur treize paroisses, etc... » et il demanda «à continuer la régie de cette propriété au profit de la Nation.» Le district l'y autorisa provisoirement. Mais, comme par hasard, au début de 1793, le conseil municipal «fut averti des malversations du Sieur Morel ancien agent de l'émigré Harcourt... à savoir, avoir soustrait plusieurs objets inventoriés, avoir abattu un arbre

sur des propriétés nationales... s'être approprié de viron cinq cent bourrée fagots.»

 

Ce fut le début d'une intense pagaille  Morel, dégommé, réclama plus de 5 000 livres qui lui étaient dues... ; un charpentier présenta Sa note... un autre réclama deux chênes... une autre personne demanda le détournement d'un sentier... le peseur du poids de Bolbec exigea neuf mois de salaire... Sept ans plus tard un nommé Jean Adam cherchait encore à«rentrer en jouissance d'un bien dont il avait été dépouillé par le Sieur d'Harcourt émigré ou ses représentants qui exerçaient la plus grande Tirannie envers leurs malheureux vassaux.» Sous l'Empire même les habitants de la Frenaye revendiquèrent des droits de vaine pâture vieux de trois cent ans  «Lorsque M. d'Harcourt était dans toute la plénitude de ses droits et gouverneur de la Normandie, il a troublé notre possession en plantant des arbres sur la commune...» etc...

 

Le 24 août 93 les registres trouvés dans le Chartrier du château furent brûlés solennellement sur la place de l'église (temple de la Raison).

 

 

Les biens du Comte d'Harcourt furent vendus, à l'exception du château que la municipalité s'appropria. Elle le loua à Jean le Caron, laboureur de la paroisse du Valasse, «à la charge pour lui d'avoir soin d'ouvrir les appartements et d'y entretenir l'air afin qu'ils n'éprouvent aucun dommage par l'humidité ; de conserver les vitres, vitrages, carreaux, planchers, lambris, portes et serrures dans un bon état de propreté, parce qu'il sera garant et responsable des accidents imprévus qui pourraient arriver par la négligence ou défaut de soin ; de faire couper et tailler les arbres fruitiers dans les temps et saisons convenables et d'entretenir les éventaux et espaliers de gaulette nécessaire.» Toutes recommandations qui laissent croire que la municipalité envisageait en août 1793, le prochain retour du propriétaire.

 

Mais la Révolution suivit son cours, et en 94 la Société Populaire fit élever, près du sycomore du château (I) une éminence de terre et de gazon pour représenter «la Montagne», du haut de laquelle parlaient les orateurs. L'administration lillebonnaise fut autorisée par le département à tenir ses séances et établir ses bureaux au château. Le maire arrèta alors que Jean le Caron et ses sous-locataires (car Lecaron s'était empressé de sous-louer) devaient «laisser libres les bâtiments dans le délai de deux décades>) (20 jours>. Lecaron protesta : la municipalité non seulement lui prenait le château mais elle en<'aissait les loyers des sous-locataires...

 

Cinq ans plus tard, sous le Consulat, la situation avait beaucoup évolué. L'administration départementale supprima l'administration cantonale crée en I 796 et qui siégeait elle aussi au château. Elle contesta formellement les droits de la municipalité lillebonnaise sur Cet édifice, et refusa de payer les réparations qui y avaient été faites.

 

A cette date (1800) François-Henri d'Harcourt était toujours en vie. Sa fille Anne Gabrielle (2) avait épousé, en 1772, Victurnien Jean Baptiste de Rochechouart, duc de

Mortemart (3). Elle en avait eu trois filles, dont Henriette de Rochechouart de Mortemart, qui avait épousé à Paris en 1789 Auguste, duc de Croy (1765-1822) (4). Dès octobre 1800 cette Henriette de Croy et l'une de ses soeurs réclamèrent à la Préfecture de la Seine-Inférieure une somme de 700 000 francs pour les biens séquestrés sur François-Henn d'Harcourt et son épouse. Mais elles étaient trop pressées, et le Préfet se contenta «de faire surseoir pendant six décades àla vente des biens leur ayant appartenu» (pratiquement tout était déjà liquidé). Ce n'est qu'en 1802 que Bonaparte, premier Consul «amnistia» les émigrés et leur fit restituer les biens qui étaient encore dans les mains de la Nation (sauf les immeubles affectés à un service public).

 

 

Alors la plupart de ceux qui étaient partis, qui étaient plutôt des victimes et des ennemis de la Révolution que d'irréductibles monarchistes, regagnèrent leur pays natal.

 

 

Il semble que ce fut en 1808, sous l'Empire, que le département racheta le château à la municipalité lillebonnaise, pour le céder à la veuve de François Henri d'Harcourt, qui s'était réinstallée en France.

 

 

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1 En fait c'était son frère Anne-François, duc de Beuvron qui faisait fonction de commandant en chef et en portait le titre.

 

2 M. de Belsunce était fiancé à Charlotte Corday. Son corps fut dépecé par la foule. une femme en dévora le coeur.

 

3 Michaud. Biographie universelle, 1839. les Harcourt anglais, descendaient de Robert, qui accompagna Gullaurne a' la conquête de l'Angleterre

 

 


Bibliographie


  "Jetons XVIII" (spécial Bretagne Normandie).

CGF Michel Prieur et Stéphan Sombart.(Paris 2003)

  "Les Seigneurs de Lillebonne" C.M. Bost

                               (Editions Bertout Luneray 1987).


Jean-Claude PRUJA.

10 mai 2003.

 

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